L’affaire du trou

Publié par lalettrealulu le

Caillouphilie

Lafarge fait son trou là où il veut. Le groupe cimentier a embrouillé tout le monde pour décrocher l’autorisation de creuser une carrière industrielle à Sainte-Anne-sur-Brivet.

Le préfet de Loire-Inférieure a officiellement donné le 31 juillet 2003 l’autorisation d’exploiter une carrière de roches massives de 32 hectares à quelques encablures de la voie express entre Savenay et Pontchâteau. En dépit du désaccord de la principale municipalité concernée, Ste-Anne-sur-Brivet, et de l’opposition affirmée des populations voisines. Une centaine de camions entameront bientôt leur ronde infernale dans le secteur pour extraire 600 000 tonnes de caillasse par an, en partie destinées à bétonner Donges Est et à cimenter l’avenir de Notre-Dame des Landes. Le groupe Lafarge, ici présent sous le paravent de diverses filiales, notamment l’entreprise Nouel et « Les Carrières de l’estuaire », a joué finaud, sans scrupule pour la démocratie locale.

Anguille sous roche

Première leçon : l’habillage administratif. Officiellement, cette carrière industrielle n’est que l’agrandissement de deux carrières existantes, d’une part un trou d’eau inexploité depuis des dizaines d’années, situé en bordure de la commune de Campbon, d’autre part une petite carrière de pierres de taille en sommeil. Ce qui fait dire au directeur adjoint de la Direction régionale de l’environnement : « le projet présenté comme un renouvellement, une modification des conditions d’exploitations et une extension d’une carrière doit en fait être étudié comme un projet nouveau ». Peu importe, puisque depuis 1996, et bien avant que les populations concernées ne soient informées du projet, le groupe achète, sous différents couverts, les terrains qui bordent les sites convoités.
Deuxième leçon : disposer d’excellents ambassadeurs auprès des responsables politiques et administratifs locaux pour obtenir, par exemple, que lors de l’enquête publique consacrée à la modification du plan d’occupation des sols, les questions relatives au projet « d’extension » de la carrière soient considérées en 2001 comme « hors enquête ». Circulez, il n’y a rien à demander.

Troisième leçon : verrouiller la communication, ce qui s’appelle ailleurs « sécuriser la démocratie ». Lors d’une réunion publique en mars 2002, où les élus ont été conviés, le groupe déballe tout en une seule fois, gonflant au passage son projet en doublant allègrement sa capacité. Histoire de terroriser tout le monde dans un premier temps, pour jouer les grands seigneurs par la suite en faisant mine de réduire les ambitions du projet.

Traitement de favorable

Jusque-là rien que du légal. La stratégie adoptée consiste à prendre de vitesse les éventuels opposants, qui n’ont plus que quelques semaines pour s’organiser avant le démarrage de l’enquête publique, prévue pour l’été 2002. De fait, l’association « Le caillou qui fâche », lancée dans la foulée, comprend vite qu’elle a affaire à très forte partie. Ça commence fort : même les conclusions de l’enquête publique sont ouvertement pipées. Alors que le Conseil municipal de Sainte-Anne-sur-Brivet émet un avis défavorable au projet par 11 voix contre 7 le 4 juin 2002, le commissaire enquêteur sort de son chapeau un « avis favorable » au projet « d’extension » de la carrière, « rejoignant en cela les avis des deux communes directement concernées », Sainte-Anne-sur-Brivet et Campbon. Si l’avis favorable de Sainte-Anne est parfaitement imaginaire, celui de Campbon est lui, conforme à la réalité. Mais André Thirouard, le président du « Caillou qui fâche » donne une version troublante du contexte : « Le jour du vote, un tract anonyme, supposé bréviaire de nos méthodes, est opportunément apparu sur le fax de la mairie de Campbon. Ce texte nous présente comme de dangereux gauchistes prêts à tout pour empêcher Lafarge de créer sa carrière. »

De fait, ce tract de deux pages est un parfait et très général vade-mecum de militant mao des années soixante-dix. Pas grand-chose à voir avec les méthodes des gentils riverains de la carrière qui fâche. Le démenti publié quelques jours plus tard dans la presse locale ne changera pas grand-chose : le discrédit est jeté sur l’association. On ne revient pas dessus. L’enquête publique accorde sa bénédiction au projet. Le préfet n’a plus qu’à signer et les concasseurs à démarrer leurs machines. Que celui qui n’a jamais bêché leur jette la première pierre.